JOUR BLANC, La Halle Centre d’art, 2026
Commissariat : Giulia Turati

Johanna Perret peint la chaîne des Alpes. Les montagnes sont son terrain d’exploration et de création : les hauts sommets majestueux, tout comme les constructions issues de l’industrialisation et du tourisme — traces visibles et irréversibles de la transformation (presque) aboutie de cet écosystème de plus en plus fragile.

Johanna Perret peint à l’huile et adopte une technique en particulier, le glacis, utilisé depuis la Renaissance. C’est ce qui donne à ses tableaux cet aspect estompé, éthéré, si singulier. L’artiste choisit ainsi une pratique qui s’inscrit dans une durée très longue, où chaque couche est appliquée avec une grande légèreté, nécessitant plusieurs jours de séchage et, pour une toile, des dizaines de strates. Un ralentissement du geste qui va à l’encontre de la vitesse productiviste de notre époque.
Cet effet lui permet d’un côté d’expérimenter la couleur, passant des profondeurs les plus sombres à des teintes claires et lumineuses ; et d’autre part, elle peut rendre visible un phénomène atmosphérique propre aux vallées industrialisées : le smog qui monte en altitude. Ainsi, il n’est pas rare de s’émerveiller d’un paysage féerique enveloppé d’une brume iridescente sur des chemins escarpés de haute montagne. Au cœur de cet environnement qu’on perçoit comme intouché et sauvage, ce brouillard qui sublime l’horizon n’est que particules fines et pollution. Les peintures de Johanna Perret semblent alors plus réalistes qu’on ne peut l’imaginer au premier regard. Et le public ne peut qu’être pris par ce double mouvement d’attraction et répulsion.

Peintre de l’entre-deux et de l’ambigüité, elle mélange des références naturalistes et scientifiques, mais aussi cosmologiques ou littéraires. Loin de fétichiser savoirs et croyances ancestraux, elle relie ces intuitions et connaissances aux notions acquises aujourd’hui. L’artiste se place volontiers au cœur des paradoxes : elle peint la nature du XXIe siècle, avec des nuances et des couleurs toujours artificielles, tout en s’inscrivant dans une temporalité vaste — parfois archaïque — à travers ses techniques et ses repères. Les titres de ses œuvres sont souvent choisis en référence à des personnages ou des épisodes mythologiques, de la Grèce ancienne à la Mésopotamie ou encore à l’imaginaire alpin. Cela lui permet de mettre l’accent sur des époques où l’humain se montrait plus attentif aux cycles du vivant, où une grande partie de cette relation se faisait par la révérence et le respect et non par la convoitise, le contrôle et la domination.
Par ailleurs, l’idée même de paysage émerge, dans l’histoire de la peinture, d’une volonté de représenter la nature par le prisme de notre regard : tantôt, comme un milieu fantasmé tantôt comme miroir de nos émotions. Cette démarche se traduit, plus récemment, par le désir d’assujettissement qui efface le sauvage et saisit les éléments pour ses besoins et à ses fins. En faisant appel à des personnages mythologiques anciens, l’artiste nous invite à imaginer la montagne comme un environnement habité à nouveau par des forces puissantes et étranges.

Artiste de la brume et du crépuscule, mais aussi de la lumière et de la couleur, Johanna Perret nous présente des images où les sujets se découvrent au gré de leur exposition, tantôt apparaissant, tantôt disparaissant…
Tel lors d’un jour blanc en altitude, c’est la précarité de la perception et la vulnérabilité de la vision qui conditionnent notre ressenti face à ses peintures : nous demeurons dans une forme d’impossibilité de tout saisir, en suspension entre une figure qui émerge et une autre qui s’éclipse. Et quand elle expérimente l’abstraction, c’est le pigment qui fait corps et qui brouille notre appréhension de la profondeur ou de la perspective.

Les tableaux imposants font écho aux épisodes de pollution dans les vallées alpines, celle de l’Avre où l’artiste habite tout particulièrement. Les images qui émergent de cette brume sont tirées de photographies qu’elle a prises lors de ses randonnées et explorations. Les teintes reproduisent ce subtil mélange de brume et de fumées — féerique et toxique à la fois. Un effet optique peut aussi nous surprendre en observant les peintures longtemps, comme si le brouillard se déplaçait sur la surface des toiles.
La série Solubles assume plus explicitement le thème de l’empreinte des activités humaines sur l’environnement : les couleurs sont celles des composantes utilisées dans la manufacture du décolletage (très présente en Haute-Savoie) pour façonner les pièces mécaniques. De même, émergeant de cette vapeur nacrée et pastel, nous décernons des paysages industriels. Des paysages très éloignés de tout imaginaire idyllique de montagnes préservées.

Nous plongeons également dans un univers à la fois crépusculaire et presque fluorescent. Plusieurs sommets sont peints dans la lueur du soleil couchant. Encore une fois, Johanna Perret se place au seuil du séduisant et de l’hostilité avec ces effets chromatiques, bien qu’ils n’aient rien de naturel, ils magnifient les cimes que nous contemplons. La série Ceinture de Vénus fait à la fois référence au nom de divulgation d’un phénomène qui s’observe un peu avant le lever du soleil ou juste après la tombée du jour. Ici l’artiste expérimente avec la couleur et les vibrations qu’elle produit sur notre regard.

Les travaux au bleu de Prusse permettent de se glisser dans une ambiance résolument onirique. C’est l’expérience de la forêt la nuit qui s’offre à nous. Une forêt qui se perçoit au fur et à mesure que notre œil s’adapte à la noirceur. C’est l’expérience de la vision troublée et vacillante qui ouvre au plaisir de la découverte et de l’étonnement.

Erèbe et Apsu proposent une variation sur le thème des éléments — l’un aérien et l’autre aquatique. Érèbe est une peinture où la profondeur est magnétisme et vertigineuse. Dans ce corpus, l’artiste explore la lumière encore plus que les couleurs. C’est dans la répétition des gestes, la superposition des couches et des mélanges pigmentés, qu’elle est capturée et rayonne au cœur de l’obscurité.

Les tableaux de Johanna Perret surgissent ainsi dans une zone réversible où la poésie cède le pas à la raison, où les contes deviennent éléments d’alerte climatique, où les constats se muent en rêves. Somme toute, ce qui réunit le mythe et la science, c’est l’exercice du doute et la recherche de l’étonnement. Par son pinceau, l’artiste laisse entrevoir ces zones où l’ombre est aussi clarté et où le réel s’estompe dans l’imaginaire

Interview :

G.T.  — Ta peinture est imprégnée de références alpines. Quelle est ta relation à la montagne ?
J.P. — Je suis née dans la vallée du Mont-Blanc, j’y ai grandi et j’y vis toujours. Je suis partie vivre à l’étranger avant de revenir il y a une quinzaine d’années. Pourtant, je ne me destinais pas à peindre la montagne. Même en ayant grandi dans cet environnement, il ne me parlait pas particulièrement et mes premiers sujets s’en éloignaient. J’ai commencé à pratiquer la montagne tardivement, vers 25–30 ans, à travers la randonnée et l’escalade. Les montagnes de chez moi sont très singulières, car profondément exploitées par l’humain.
Vallées industrialisées, hauteurs dédiées au ski… Le territoire est envahi et façonné par l’activité humaine, souvent au détriment de l’environnement. Cette vallée est aujourd’hui la plus polluée de France et les sommets sont ravagés par le tourisme.
Mon rapport à la montagne oscille ainsi entre une profonde fascination pour le sublime des hauteurs alpines, la flore et la faune qu’elles abritent, et un constat plus amer d’une réalité dissimulée derrière une image d’Épinal.

G.T. — Jour blanc évoque tant une condition météorologique qu’une sensation. Comment joues-tu avec la perception du public face à tes tableaux ?
J.P. — Le titre Jour blanc a été choisi pour ses multiples niveaux de lecture. Un jour blanc désigne, l’hiver en montagne, une situation où la distinction entre le sol et le ciel disparaît : tout devient blanc, sans ligne d’horizon. Le brouillard est si dense que la perception est profondément perturbée ; il faut se déplacer pour deviner et comprendre l’espace qui nous entoure. Cette notion renvoie aussi à une lumière faible qui oblige l’œil à faire un effort pour voir.
C’est ce type de sensation que je cherche à rejouer dans mes peintures, mon travail interroge la perception du réel. Cette même réalité se dévoile par strates successives, on ne peut jamais comprendre ou voir une chose dans son entièreté, en un seul regard.
Dans mes peintures, le spectateur est obligé de découvrir les tableaux en se déplaçant : en s’approchant, en s’éloignant, ou en revenant plusieurs fois pour les observer. Notre regard varie selon notre position, notre temps de présence ou encore selon notre état émotionnel et psychologique. L’accumulation des couches de peinture trouble volontairement la lecture du motif : aucun point de vue unique ne permet d’en saisir la totalité. Comme le réel, l’image ne se livre jamais entièrement en un seul regard.

G.T. — Par ailleurs, les titres de tes œuvres donnent toujours un cadre de référence et ouvrent l’imaginaire. Comment les choisis-tu ?
J.P. — Je choisis mes titres avec beaucoup d’attention. Ce processus peut prendre plusieurs années, et il m’arrive de les modifier longtemps après les avoir terminés si je sens qu’ils ne sont pas suffisamment pertinents. Mon approche diffère selon qu’il s’agit de peintures figuratives ou abstraites.
Pour les œuvres figuratives, j’utilise souvent un élément du paysage représenté, comme le nom d’une montagne, en retirant volontairement les appellations trop précises ou descriptives (Pic ou Mont). Employer un mot simple comme Percée ou Enfer, permet d’ouvrir un champ d’interprétations bien plus large, convoquant aussi bien la mythologie, la littérature ou l’imaginaire personnel du spectateur, alors même que le titre désigne une réalité géographique concrète.
Pour les œuvres abstraites, je pars plutôt d’une idée ou d’une sensation à l’origine du tableau — par exemple : profondeur, lumière naissante, vibration, résonance, dimension aquatique… À partir de là, je mène des recherches, souvent nourries par les mythes et les légendes qu’ils soient grecs, catholiques, perses, nordiques, alpins ou autres. La mythologie m’intéresse, car elle constitue une tentative ancienne et foisonnante d’interprétation du réel, à travers des récits cosmogoniques et symboliques.

G.T. — Concernant ta manière de peindre, comment es-tu arrivée à cette technique si particulière ?
J.P. — Je peins à l’huile en utilisant la technique du glacis. Je fabrique moi-même la majorité de mes peintures à partir de pigments et de liants. N’ayant pas été formée à la peinture aux Beaux-Arts – j’étais étudiante à une époque où les cours de peintures avaient presque disparu – j’ai donc appris de manière instinctive, par la pratique. J’ai toujours été attirée par l’effacement de la touche, sans revendication théorique particulière.
Les dégradés et l’harmonie des couleurs me fascinent depuis toujours : j’y vois une métaphore de l’évolution du vivant. Un dégradé permet de passer d’une couleur à une autre par une infinité de transitions imperceptibles, sans point de bascule identifiable. De la même manière, notre existence évolue progressivement, d’un état à un autre, sans que nous ayons conscience des micro transformations qui nous traversent. Le vivant (animal ou végétal) se transforme lui aussi par glissements continus, sans rupture visible.
La technique du glacis, apparue à la Renaissance dans la peinture flamande et théorisée par Léonard de Vinci sous le terme de sfumato, repose sur l’accumulation de couches extrêmement diluées. Leur superposition permet de modifier subtilement les tonalités et de créer des transitions continues. C’est naturellement que je me suis tournée vers cette technique, que j’ai apprise seule dans mon atelier, à travers une pratique longue et expérimentale.

https://lahalle-pontenroyans.org/spip.php?article222

 


 

ZONE D’OMBRE, Musée Hautetour, 2021
Commissariat : Emma Legrand

La série « Hécate » d’où est issue « Zone d’Ombre » est un hommage à la nuit autant qu’à la foret ainsi qu’à l’univers fantasmagorique qu’elle engendre. Les grands arbres hiératiques des territoires montagneux résonnent dans l’imaginaire des sociétés humaines, et c’est ainsi que du faste de cette nature grandiose, naissent les contes et les légendes; propices aux divagations autant qu’à l’introspection.

A mi-chemin entre plusieurs mondes, entre fascination séductrice et terreur absolue ; la nuit parle de nos angoisses profondes et insurmontables, de cette peur panique et ancestrale qui nous hante. La nuit a le goût des terreurs enfantines, celles qui vous tétanisent d’abord et vous envoûtent ensuite; celles qui vous transportent dans ces mondes flottants et suaves, ces si délicieuses et si terribles zones d’ombres.

De l’obscurité vient la lumière. Hécate est la déesse grecque de la lune noire, elle symbolise la mort autant qu’elle est la protectrice des cultes liés à la fertilité. Conductrice des âmes emportées dans la tempête, elle n’en représente pas moins l’ombre et la mort. Déesse des carrefours, elle relie plusieurs mondes.

C’est de cette rencontre dont parle « Zone d’Ombre » : le monde des fantasmagories populaires, des contes racontés au coin du feu le soir; le monde qui cherche à comprendre l’ombre, celui des contes de Perrault, des frères Grimm, de Baudelaire, d’ E.A. Poe… et le monde, de la montagne, des bois, des combes et des pierriers; le monde rude, risqué et grandiose des hauteurs alpines et de sa flore. Lorsque, d’un savant jeux de miroirs inversés, l’histoire populaire s’incarne dans les éléments du paysage qui l’a lui-même engendré, elle invite à l’équivoque, à la croyance autant qu’à la défiance.
Ces univers où un léger pas de côté fait glisser le quotidien dans l’étrange et le plaisir dans l’effroi. C’est là que règne Hécate et sa suite, dans un territoire hostile entre le conscient et l’inconscient, l’imaginaire et le réel, là où le bon sens et la raison se perdent.

Pas complètement vivants ni totalement morts, autant réels qu’allégoriques, d’une solennel noblesse, les arbres des séries « Hécate » et « Zone d’Ombre » se présentent à nos yeux tels de vibrantes et ancestrales entités reliant plusieurs mondes. Vivants piliers, ils sont les gardiens de nos existences et nous poussent à entraîner nos esprits dans l’exercice du doute et de la raison .

 


 

Article, Phantôme, 2020 – Clarisse Russel

Phantôme est une vision désenchantée d’un paysage qui n’est plus. Aux couleurs sombres se détache la silhouette de lignes de courant électrique. Bien que la lumière semble diffuse, l’ensemble du tableau est envahi par la pénombre. La construction humaine en ressort diaphane, dépourvue de poids. Ironiquement, ce qui était symbole de lumière, de partage et de diffusion devient caduque, saturé et éteint. L’atmosphère ambiante opaque représente une pollution invasive. Le format carré est volontairement choisi afin d’aliéner les repères du portrait et du paysage. Cette vision ressemble au naufrage d’un édifice qui se perd dans l’obscurité de l’air. Le glacis successif et patient de la peinture à l’huile donne corps à une matière autant pesante qu’évanescente. L’air, désormais visible à l’œil nu, prend une forme méconnue. Les particules fines s’accumulent pour former un voile destructeur ; aucun interstice de lumière n’est possible.

L’image saturée du tableau exprime le manque de lucidité de l’humain qui va à sa perte sans s’en apercevoir. L’ironie tragique est de penser que tout progrès mène à l’abondance et à la splendeur. Le déséquilibre est manifeste puisque l’environnement de l’être humain est happé par ses constructions et ses activités.

https://www.navigart.fr/camlvenissieux/artwork/johanna-perret-phantome-1-670000000006460/note/26894?page=1&filters=query%3Ajohanna%20perret

 


 

L’ECHO DU SILENCE, Espace 16K, 2020
Commissariat : Clarisse Russel & Valérie Delaunay

Johanna Perret, originaire de Haute-Savoie, est consciente à la fois des faveurs de la technique d’un point de vue humain, intellectuel et économique mais aussi de ses revers. Elle est témoin de pics de pollution extrêmes dans sa région. Sa démarche artistique tend au politique car elle souhaite éveiller les consciences sur la pollution grandissante de la vallée de l’Arve. Observatrice depuis son enfance, elle tente de retranscrire la perception qu’elle a de ce paysage en particulier. Elle travaille sur les notions d’effacement et d’apparition, de lumière. L’être humain fait partie d’un tout, il n’y a plus de distinction faisable entre ce qu’il est et ce qui l’entoure.

 

Lux Nova, fait référence au mythe religieux de l’avènement du Christ, renaissance symbolisée par la lumière nouvelle. Le regard et l’émotion permettent de comprendre la nature comme incarnation du vivant.
Johanna Perret travaille la lumière dans ce qu’elle a de sacré et d’unique. Elle peint les transitions du temps et les variations de la lumière sur un paysage montagneux. La lumière se veut diffuse, elle envahit l’espace pour être omniprésente. Elle n’émane pas d’un point particulier et nous offre alors une vision feutrée aux tons rose, bleu, violet et jaune. Dans le travail de Johanna Perret, la nature est mystérieuse, cachée, inatteignable.
Une silhouette de montagne apparaît ; on ne perçoit que sa dentelure après une longue observation. La disparition se mêle à l’apparition du paysage. L’unification des teintes rend difficilement palpables les variations. Johanna Perret observe un paysage, celui qu’elle connaît depuis l’enfance : la vallée de l’Arve. Son acuité s’est ainsi développée. Cette œuvre exprime cette connaissance intime de la lumière, cette représentation du réel qui échappe. La représentation de la montagne est ici diaphane, au bord de l’évanescence. Cette traduction de la disparition exprime une conscience que la montagne est un élément vivant. La montagne est sujette aux mouvements, aux effondrements accentués par le changement climatique avec pour conséquence la fonte du permafrost alpin (état thermique de la roche qui permet la présence de glace stabilisatrice de la montagne). L’été, en période de canicule, la chaleur pénètre dans la montagne. Le relief n’est plus le même : les montagnes se délitent, s’effondrent par l’augmentation des atteintes du permafrost. Des blocs de plusieurs tonnes de pierre se détachent de la montagne, causant de nombreux accidents. Il existe également des éboulements internes qui rendent le sol impraticable et sujet aux effondrements. La forme des montagnes change donc de plus en plus vite. Le tourisme de masse, non conscient de la fragilité de l’environnement qui l’accueille, ne s’aperçoit pas qu’il est sur un espace vivant. Inventorier toutes ces montagnes est aussi un travail militant de l’artiste.

Dissolution du paysage par l’acte pictural. Certaine montagne sont peintes à plusieurs reprises (Percée #1, #2, #3) afin d’en saisir les différentes lumières, nuances et transparences, dans la même veine que le peintre Cézanne. Les tonalités effacent la distinction entre ciel et terre. Une montagne émerge au centre du tableau comme pour éprouver notre optique. L’atmosphère opaque est traduite par le glacis de couches successives de peinture qui laissent difficilement entrevoir l’objet du tableau. Johanna Perret cherche à retranscrire la multiplicité des couches du ciel et la particularité de l’air. Elle s’inspire également des couleurs chimiques et synthétiques issues de la pétrochimie (irisation de l’essence, solvants de décolletage, etc.). Le paysage suscite le mystère et amène à une immersion totale dans la nature et dans la picturalité pure, la matière peinture. La lumière, bien que ténue et filtrée, demeure présente. Ce brouillard fait référence à la pollution de la vallée de l’Arve, liée à l’industrie du décolletage. Native de ce territoire, l’artiste a été témoin de cette industrie particulière : le décolletage, usinage de pièces métalliques destinées à devenir des pièces mécaniques de haute précision. Ce savoir-faire français, qui a contribué à la renommée et à la richesse de la vallée, est pourtant aussi source de nombreux maux.

Des cas de maladies pulmonaires, ainsi que la fonte répétée du permafrost, mettent en péril la santé de la nature, humaine comme minérale. Ces conséquences sont générées par plusieurs facteurs : le cumul du décolletage, le transit des camions par le tunnel du Mont-Blanc, le tourisme de masse et le phénomène météorologique naturel d’inversion des températures entre le fond de la vallée et les hauteurs. Johanna Perret est une observatrice. Elle ne donne pas de réponse unique ; elle manie l’art de la nuance et de l’ambivalence. Consciente que la technique est aussi une prouesse sociale, économique et culturelle, elle ne blâme pas la pratique du décolletage, mais en révèle les failles et les conséquences. Une autre facette de cette œuvre réside dans son parallèle avec ce que nous sommes. Johanna Perret questionne notre perception, composée d’une multitude de strates : nos expériences, notre passé, notre état émotionnel et le présent. Tout cela influe et définit notre perception du monde et du réel.
L’artiste invite également à une réflexion métaphysique : Quelle est notre perception du monde ? Est-elle opaque ou clairvoyante ? Comment s’approcher au plus près du réel ? Le travail de Johanna Perret se modifie en fonction de la lumière ambiante : les motifs peuvent apparaître ou disparaître selon la position du spectateur face au tableau. L’artiste invite ainsi à se déplacer, à multiplier les points de vue afin d’obtenir une vision globale de son œuvre. Notre perception du monde influe profondément sur notre compréhension de celui-ci.

 


 

SOLUBLE, l’Angle, 2020
Commissariat : Marion Dupressy

Il est question avec Johanna Perret de lumière, de couleurs et de matières ; de regard, d’apparition et de disparition allant jusqu’à l’abstraction.

Et à l’instar des peintres paysagistes, elle nous embarque à la contemplation du paysage, avec une préoccupation très contemporaine, puisqu’aujourd’hui il porte les stigmates de l’activité humaine aux conséquences écologiques difficilement contestables. Aussi l’exposition Soluble fait référence à l’industrie et à la pollution de notre vallée. Par des modulations de nuances colorées et d’atmosphères irisées,
Johanna Perret nous permet de voir « (…) une sublimation du réel alors que l’on contemple une réalité polluée »*. Malgré tout Soluble, est la transcription sensible et poétique de son regard sur le territoire.

Marion Dupressy
*Claire Viallat

 

Article, SOLUBLE, l’Angle, 2020 : Percevoir – Pauline Lisowski

Johanna Perret explore les champs de notre perception et cherche à nous amener à mieux regarder. Ses peintures condensent un temps. Elles nécessitent de la patience. L’artiste «peint le doute» et offre au spectateur l’opportunité de découvrir les éléments au fur et à mesure des changements de la lumière naturelle. Cette attention du regard suscite un travail d’introspection, de réflexion sur nos manières de croire et de voir le monde qui nous entoure. Tout n’est pas donné immédiatement dans ses huiles sur toile, une sensation qui rappelle celle du phénomène du brouillard qui se lève sur le paysage.

Les couleurs douces, ténues de ses toiles suggèrent la brume ou un effacement, des souvenirs qu’elle a en mémoire. La lumière émane de ses peintures où d’un déplacement et des éléments apparaissent, disparaissent. Elles vivent et n’en finissent pas de nous captiver. Une certaine frustration de ne jamais pouvoir tout lire survient.

Au-delà du paysage, l’artiste développe des recherches sur les états de lumière. Les matières colorées qu’elle emploie cachent une réalité. Elles sont un filtre pour dévoiler des phénomènes, l’action de l’Homme sur la nature. Lux Nova, nouvelle lumière, que propose l’artiste, nous renvoie à une spiritualité qui peut émaner de la nature. Echo à l’angoisse du romantisme noir, ces peintures provoquent une persistance d’images mentales ou bien l’attente de ce qui pourrait advenir. L’artiste combine deux réalités, celle d’un territoire dont elle observe les changements et une autre qui surgit par le regard qu’on porte à sa peinture.

Chez Johanna Perret, les paysages sont prétextes pour nous amener à prendre conscience de notre environnement et nous inciter à aiguiser notre vision. Ses peintures atmosphériques demandent une certaine concentration, une habitude qui nous conduit au calme, au recueillement.

Pour son exposition, elle conçoit un parcours ponctué d’étapes. Sa série de peintures Déflagration crée un travelling de rythme de couleurs. Inspirées par le soluble, les teintes chimiques que l’artiste recrée font référence à l’industrie qui marque le paysage montagneux où elle réside. Chacune montre des éléments de constructions humaines, voués au transport d’énergie, de matière, incarnant une volonté de changement, de transformation, d’amélioration, d’un territoire. Ils se dévoilent par la lumière colorée.

Puis, comme une apparition, un bouquetin, tel un gardien des lieux, surgit d’une brume. Cette toile renvoie à une image qui peut survenir, à une vision qui apparait au fur et à mesure d’une balade en montagne. Une installation de plaques d’ardoises au sol nous met en condition d’équilibre, en recherche de stabilité. Ce qui accentue le désir de pouvoir saisir le réel, voilé. Ces fragments de roche métamorphique renvoient à la transformation, au passage d’un état à un autre présent dans les peintures de l’artiste. L’expérience de cette marche sur ces morceaux de matières ravive les souvenirs de parcours d’une ascension où des images surgissent. Des études colorées, telles des gammes qui seraient extraites de ses toiles, témoignent des recherches de l’artiste sur les potentialités de la couleur à transmettre des sensations, des évènements qui marquent l’environnement.

Comme un point culminant de la balade colorée,L’Hallali présente une montagne célèbre, le massif du Mont Blanc, un « paysage carte postale » qui attire les touristes. Contrairement à ses autres peintures, son sujet ne vient pas d’une photo que l’artiste a prise mais d’un vieux poster retrouvé. Cette peinture convoque la mémoire d’une montagne qui se trouve fragilisée. Aux habitants du territoire et aux plus attentifs de saisir l’évolution de ce paysage.

Ainsi, nous sommes pris par l’environnement de couleurs qui se diffusent dans l’espace. Johanna Perret nous fait prendre conscience d’une réalité qui nous échappe ou qui peut être autre selon les sensations que nous vivons face à ses peintures.

https://pauline-lisowski.eu/tag/johanna-perret/

 


Article, Pièges et mirages, 2018 – Claire Viallat

Les dernières peintures de Johanna Perret présentées fonctionnent comme des pièges pour le regard. Le spectateur peut passer à côté sans les voir, du moins sans les voir réellement. Sous l’attention distraite de regardeurs pressés, elles ressemblent à des monochromes sensibles dont la couleur affiche des modulations. Monochromes habités, qui rappellent les peintures de Rothko tout autant que les photographies de Sugimoto pour leur rapport à l’essentiel.
A y regarder de plus près ces vibrations colorées masquent et montrent à la fois des formes ténues, presque absorbées par la matière picturale, aux contours précis mais ton sur ton, d’une délicatesse de valeurs qui traduit le talent de l’artiste à faire tenir ensemble le diffus d’un fond et la netteté du trait qui s’en dégage. Il en résulte une sensation d’atmosphère embrumée comme si l’air était chargé de particules infimes qui forment écran et filtrent la perception que nous avons des choses dans l’espace. Une fois saisie leur présence, nous n’avons d’autre choix que de nous arrêter pour en discerner la tournure et reconnaître ici une chaîne de montagne, là un pylône électrique, là encore de grands arbres émergeant du brouillard. Ces monochromes presque abstraits en deviennent figuratifs et la présence d’un paysage se révèle sous l’insistance du regard à suivre la ligne qui s’enfonce peu à peu dans la couleur. Le sujet résiste à sa disparition progressive dans la matière colorée qui menace de l’engloutir. Le spectateur est ferré ! Sa déambulation dans la salle d’exposition est interrompue. Il s’arrête, avance, recule, se déplace vers la droite puis vers la gauche pour saisir mieux, en essayant tous les angles, ce que la surface et ses légers reliefs trahissent de la composition. Ce qu’il découvre alors ne lui donne pas encore toutes les clefs du mystère…
Les peintures des séries Lux Nova et Fantômes semblent jouer des ressorts d’un éclairage artificiel savant alors qu’elles ne s’appliquent qu’à reproduire le réel au plus près, à savoir la vallée de l’Arve et la chaîne du Mont-Blanc au moment d’un pic maximum de pollution. Il n’y a pas d’illusion, pas de filtre mystérieux transfigurant le monde, si ce n’est celui que la pollution installe entre nos yeux et ce qu’ils contemplent et dont l’artiste s’emploie à retrouver précisément la tonalité grise ou bleuté. Plusieurs valeurs de gris sont passées en fines couches successives pour créer profondeur et lumière. La couleur est appliquée en tapotant le pinceau sur le support afin de supprimer les traces du geste et les effets de matière. L’impression produite est toute d’évanescence. Johanna Perret inventorie précisément les sommets dont elle saisit les silhouettes avalées par l’écran opaque d’un air dégradé. Ce faisant elle prend acte d’un état des lieux que l’avenir compromet.
Les titres Lux Nova, Hécate ou Fantômes, en faisant référence à un passé néo-gothique, à la mythologie grecque ou à quelques fantasmagories, évoquent plus des réminiscences mystiques ou symbolistes que la réalité dont les œuvres témoignent. Le décalage nous plongerait facilement dans l’univers spiritualiste du XIXème siècle. Un romantisme noir qui touche à la fois la littérature et les arts et met à l’honneur une esthétique nocturne de clair de lune propice à la déambulation des revenants ou au sabbat des sorcières. Les angoisses humaines y sont concentrées dans des scènes de violence, de tristesse ou de mort. Quelques œuvres du passé nous reviennent en mémoire, voilées de nostalgie. La procession dans le brouillard d’Ernst Ferdinand Oehme qui met en scène un premier plan sombre mais net allant en s’éclaircissant vers le fond mais absorbant ce faisant les contours des arbres et la colonne humaine qui s’enfonce dans le gris ouaté. Ces mêmes arbres dépouillés et tordus, dont le bois noir à peine perceptible dans le fond brun de la partie basse se détache nettement sur le ciel plus clair, encadrent le pan d’une architecture gothique en ruine dans Abbaye dans une forêt de chênes de Caspar David Friedrich. Ou encore Digue la nuit, Reflets de lumière, ce tableau de Léon Spilliaert que l’économie de moyens réduit à des masses sombres aux contours flous, à des points et à des lignes verticales lumineuses.
Si l’on s’attache à la grande précision de rendu, au lissé et au brillant de surface des toiles de Johanna Perret, c’est à la photographie que l’on pense plutôt qu’aux peintures atmosphériques d’un Turner qui opposent au sujet la réalité d’une matière picturale affirmée. Mais l’objectif de Johanna Perret n’est pas de rendre en peinture un effet proprement photographique à l’instar de l’usage du noir et blanc et du flou qui inverse les rapports mimétiques entre peinture et photographie dans l’œuvre de Gerhard Richter, il est de faire croire à une sublimation du réel alors que l’on contemple une réalité polluée. Ces « vues » rappellent étrangement des daguerréotypes dont les matériaux se sont altérés à l’instar de ce paysage de montagne attribué à Dardel et conservé au Musée de l’appareil photographique de Vevey dont l’image apparait rayée et ternie en surface, comme envahie par une brume. Certains photogrammes du Faust de Murnau organisent la composition autour d’un halo lumineux central, une aura qui peine à s’imposer devant les ténèbres qui gagnent la périphérie. Ici ce ne sont pas les lignes des massifs montagneux mais des silhouettes à peine humaines, celles de branches et de ruines qui percent à contre-jour pour produire un effet menaçant.
Le passage du gris au bleu s’opère progressivement dans la série Fantôme mais s’affirme véritablement dans la série Hécate. Egalement liés au changement de sujet, l’augmentation notable du format des toiles et le choix de la verticalité après l’horizontalité. La typologie des thèmes est toujours associée à un format particulier : horizontal pour la montagne – le format paysage dans ce cas précis va de soi – vertical pour les arbres et la forêt, après une transition par le format carré pour les éléments de paysages urbains (pylônes électriques, ponts d’autoroute etc…). Elle est aussi associée à une gamme chromatique et ce non seulement dans les peintures mais aussi dans les dessins comme on le verra plus tard avec les Scènes de Jouy, Scènes de joui.
Hécate, déesse de la lune préside donc à ces représentations nocturnes. Est-ce la pollution ou l’aube tout juste naissante qui donne cette densité à l’air lui ôtant toute transparence ? Les grandes toiles au bleu de Prusse absorbent le tronc des arbres dont on devine la présence prise dans quelques zones de lumière verdâtre obtenues par l’ajout de doré. Contrairement à ce que l’on a souvent dit de la peinture, les tableaux de Johanna Perret ne se donnent pas d’un seul coup d’œil. Seul le déplacement permet de les saisir dans toute leur complexité. Il faut s’approcher de la peinture et affronter une profondeur apparemment sans repère pour en discerner les détails. Prendre le risque de s’y perdre. Le projet est bien d’attirer le spectateur, de le placer dans l’orbe de la couleur puis d’envahir son champ visuel afin qu’il soit immergé dans cet espace sans sol et sans bords. Le Nocturne au parc royal de Bruxelles de William Degouves de Nuncques génère un peu cette même impression de lumière bleutée mais l’éclairage artificiel qui troue de part en part la surface et le damier régulier du parterre où alternent carrés de pelouse et chemins stabilisent la composition par le bas et offrent des points d’ancrage rationnels. L’inquiétude qui se dégage là est d’une certaine manière maîtrisée. Cette même dominante bleue envahit aussi l’espace des cyanotypes et fait se détacher en négatif la silhouette des objets exposés aux rayons ultraviolets. Mais si le sujet est saisi en retrait par ce procédé, donc absent et pourtant bien visible, ceux peints par Johanna Perret sont bien présents mais à ce point menacés dans leur perception qu’ils en deviennent presque invisibles.
Johanna Perret réussit à lier à la fois précision et flou. Elle flirte avec l’abstraction tout en restant profondément attachée à la représentation. Sa maîtrise technique révèle un art du dessin accompli dont elle fait preuve dans une de ses dernières séries à l’encre sur papier, Scènes de Jouy, qui allie naïveté et cruauté. Les scènes pastorales rendues célèbres par les motifs des tissus de la manufacture de Jouy en Josas à la fin du XVIIIème siècle prêtent ici leurs décors à des situations de torture. Là encore le leurre fonctionne. Celui qui regarde est tout d’abord attiré par le côté joli, précieux et décalé de la référence, mais une fois devant le dessin ce qui s’ouvre à lui n’a plus rien de léger. Toute l’ambivalence de ce travail éclate alors. Le maniérisme du style se heurte à la violence des images. Décapitations, démembrements, écartèlements, pendaisons… tout un inventaire de tortures qui trouvent leurs sources dans les images de presse défile sous nos yeux. Rien d’imaginaire là encore mais une réalité crue que la frivolité apparente ne fait que renforcer par son indifférence et sa légèreté. Jouer l’attraction d’abord et puis la répulsion. Dans la fête galante, glisser des atrocités.
Et l’histoire de l’art toujours qui tisse entre passé et présent un réseau infini de liens comme avec cet album de photographies de Charles-François Jeandel proposant un répertoire de scènes de martyrologie à l’usage des peintres et dont la thématique autant que la teinte dominante n’est pas sans rappeler ces dessins. Tout comme, dans un autre registre, le style et les motifs des faïences de Delft reproduits sur des bouteilles de gaz par Wim Delvoye. En pendant, les Scènes de Joui exploitent les postures amoureuses à la manière d’un Kama Sutra désuet. Un catalogue d’accouplements plus pornographiques que bucoliques qui, en regard des Scènes de Jouy, renvoie inévitablement à Sade.

Le travail de cette jeune artiste prend en charge tout à la fois un héritage historique, un savoir-faire affirmé et un ancrage contemporain par le biais du détournement. L’essentiel réside peut-être dans le choix d’un temps d’exécution long à une époque de vitesse, de zapping et d’hyperactivité. Par ce mode de fonctionnement, elle installe une pratique de la peinture de nature méditative qui contraste avec sa propre nature vive et passionnée. En peignant elle se met dans un état cotonneux d’hypersensibilité qui la place hors du temps, dans un bain coloré dont elle module à l’envi les nuances et qui gagne et enveloppe le spectateur dans ce qu’elle appelle des « états d’être ». Mais la séduction qui se dégage de ses œuvres n’est pas exempte de danger. L’ironie réside dans le jeu de faux semblants qui court-circuite l’impression insouciante d’un style fleuri pour reproduire l’horreur et fait naître des gaz polluants un sentiment de transcendance.

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GESIR, Le Point Commun, Annecy, 2017
Commissariat : Corinne Benoit

Gésir

Avec ses sonorités suggestives, « Gésir » résonne comme un mot du vocabulaire amoureux. Il ne se conjugue qu’au présent et à l’imparfait. C’est un verbe défectif inséparable de la narration. Gésir ne fait pas partie du vécu, mais du récit. La mort est un lieu anthropologique commun à tous les mythes fondateurs. D’elle, est sensé surgir le renouveau de la vie – comme la preuve d’un équilibre cosmique… Beaucoup y croient, mais le réel est moins scrupuleux. Incontournable des sociétés évoluées comme des plus primitives, la contemplation du corps gisant mobilise la communauté autour de ses croyances, alors que le spectacle de la souffrance endurée entrave bien des consciences et des revendications – si ce n’est celles de faire pareil, par mimétisme et par peur. La violence – symbolique ou non – qui l’accompagne souvent est le vecteur d’un modèle imposé. L’humain n’a-t-il jamais tenté autre chose pour s’organiser ? Sans doute. Mais le pouvoir ? C’est moins sûr.

Souffrir

Johanna Perret ne s’intéresse pas tant à la violence qu’à sa représentation. Si la souffrance est un fait organique que l’on peut étudier et médicaliser afin de la réduire ; la violence, celle qui vise à faire souffrir, est souvent le fruit d’une mise en scène. Elle est le révélateur autrement plus cru du fonctionnement d’une société donnée, de ses mécanismes symboliques et de sa réalité vécue, aussi traumatisante soit-elle. Ici, on voudrait distinguer la réalité anthropologique du réel rationnel au sens de hard-science – à condition toutefois que celui-ci existe indépendamment de celle-là. Devant certaines extrémités, la raison vacille, perd ses fondamentaux et cherche d’autres agencements. Prise au piège du mal, elle lâche le sens commun, s’accuse elle-même, se tord comme un ver, se condamne. Il lui faut un ordre autre – un récit autre du réel qui fasse sens dans l’absurde. La violence faite à la chair du supplicié pénètre intentionnellement l’esprit de la foule qu’il faut soumettre. Elle s’y propage comme un dogme et installe la structure que véhicule son esthétique. L’ordre nouveau est là, avec priorité sur la vie. C’est un mécanisme difficile à retourner.

Séduire

Johanna Perret cultive l’ambivalence. Si d’apparence chaque oeuvre demeure limpide – dessin monochrome au trait – leur sujet, en revanche, ne se livre pas au regard qui ferait l’économie d’une étude. L’ornementation de sévices ritualisés, ne trahissent pas à première vue la dualité de leur nature. Qu’elle se trouve dans la forme ou dans le choix de l’image elle constitue pourtant un sujet de réflexion. « L’ambivalence » est l’apparition d’un double sens contradictoire mais exprimé et visible. Dans l’analyse elle se distingue clairement de « l’ambiguïté » – qui n’a pas cours ici car elle implique une confusion du sens. Ces images témoignant de notre violence, actuelle ou historique, sanglante ou psychologique, disent la double façon de voir et de penser qui, bien que porteuse d’une contradiction, permet la profondeur où s’agite l’âme humaine.

https://www.lepointcommun.eu/portfolio/exposition-en-cours/

 


 

Article, Fantômes, 2017 – Hervé Ic

« Limbés » de brume évanescente, ces paysages oniriques font penser aux contes, mythes et autres récits de naufrages aux confins du monde civilisé d’où surgissent parfois, verticaux, quelques glorieux vestiges d’un passé humain. Derrière l’opacité se cache la vérité désenchantée et cruelle. Il s’agit des brouillards de pollution dévorant la vallée de l’Arve, berceau de l’artiste, lieu de vie et région de l’activité familiale. L’infrastructure de désengorgement existe, mais les mentalités ne suivent pas. Les brouillards proviennent de photographies de paysages et d’architectures industrielles locales surgissant de la végétation. Retranscrits avec précision à l’huile sur papier ou sur toile, progressivement recouverts de couches grises ou teintées jusqu’à la quasi-disparition du motif, ils s’y intègrent avec harmonie. Ne subsiste plus alors qu’une silhouette incertaine, repère ou phare perdu dans la narration du chaos actuel.